Martin Miguel
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2002 "La construction est le résultat d’un retrait" (Martin Miguel)

La construction est le résultat d’un retrait Tsimtsoum : le monde est né d’un retrait de dieu

Imaginez le peintre installant sur une table – un plateau lisse et verni – quelques chevrons de bois de 4 à 5 cm de section en un arrangement géométrique fermé (carré, triangle ou rectangle). Imaginez le malaxant dans des seaux, d’un côté une matière noire – suie, huile de lin, siccatif – et une matière grise de l’autre – ciment, granulat léger, eau. Voyez le déversant et faisant tas de matière noire puis comblant l’espace délimité de matière grise. En somme comme on déverserait des pots de peinture. Croyez le jouant aux cartes, faire du vélo, lire, dormir, rêver à l’amour, etc. pendant que la matière grise et la matière noire en une secrète osmose se livrent à leur différente mue minérale et supposez, pressé, à ce qu’il voit, ressent et pense, au matin, décoffrant et décollant de la table, retournant et redressant le pan de mur pantelant de plaie(s) noire(s). Construire le retrait c’est donner l’image de ce qui nous fait vivre et changer. Le manque, l’absence, le retrait, le vide c’est l’appel à l’existence. C’est surtout ce qui donne forme à cet appel. Que serait le cri sans tout ce qui le constitue et qui s’y retranche ? Lorsque le retrait est un vide d’existence réelle alors ce qui reste d’existence est une existence autre. Cette nouvelle existence est celle qui nous fait entrevoir des transferts d’existences virtuelles en naissances d’existences. Je travaille sur la perte mais dans une espèce de jeu à qui perd gagne. Le mou et le dur, dans mon travail, sont deux états séparés par le temps et c’est le manque de temps qui définit le manque plastique. Le mou et le dur sont deux moments des matériaux utilisés. Les temps de passage d’un état à l’autre sont différents d’un matériau à l’autre et c’est cela qui crée le manque : lorsque le temps de l’un permet l’action (décoffrage) le temps de l’autre est volé. Je travaille matière contre matière et de leur confrontation naissent des images, des figures, des perspectives. La matière colorée est le constituant pictural que je n’utilise pas pour créer une illusion de profondeur voire un effet de surface mais la profondeur elle même. Voyant mes travaux, on parle de sculpture. Je dirais volontiers sculpture de peinture dans la mesure où c’est le mur qui est attaqué par la peinture, il ne s’agit plus d’un recouvrement. Mais quand bien même ce travail porte sur une des réalités des constituants matériels, il n’en demeure pas moins dans le symbolique, parce qu’il est dans le domaine de l’art, et je dirais qu’il est d’autant plus agissant qu’il n’est pas immédiatement repérable. Il est l’intermédiaire qui me (nous) met le monde à distance, banalité à répéter en ces temps de finalité marchande.

Dans les derniers travaux de Max.(Charvolen), je le vois étendre son territoire de construction, son appropriation du bâti en des raids exploratoires tout en absentant des pans entiers, du coup, apparaissent ou se renforcent des prises en compte de l’espace de monstration s’y confrontent du bâti et des figures de bâti. Du retrait de l’un et de ses absences naît la présence active de l’autre. On assiste (on est dedans) à une mise en volume d’une mise à plat d’un volume et ses pertes. Du coup se mettent en jeux de façon nouvelle des formes nouvelles, les impressions et les tours de langue qu’elles permettent.

Ce qui nous permet de travailler ainsi sur / avec le retrait c’est que nous avons à l’origine de nos pratiques retranché l’espace conventionnel de la représentation et que des restes créés par son vide et de reste en reste nous tentons ou tâtonnons un autre espace représentatif où le monde qui nous entoure et ce que nous en percevons se révèlent du moins l’espérons nous. En quoi ce travail du retrait nous permet de mettre à distance le monde pour le saisir ou quoi de ce monde nous incite dans la distance à traiter de l’absence, de la perte, du manque, du retrait ? Ainsi, concernant la perte, elle n’a jamais été aussi présente, nous la vivons en mode accéléré que cela soit au niveau des produits qui deviennent rapidement obsolètes ou au niveau du temps de vie qui nous vole le temps de la dépouille dans le recul, la distance parce que ce temps se retire dans l’immédiateté télévisuelle où nous rétractons nos capacités d’intervention ou bien encore au niveau des territoires qui s’occultent du fait de nos capacités à les arpenter plus rapidement et les arpentant mécaniquement dans une boite, nous perdons un espace et son temps. Contrairement à la nature dont les pertes saisonnières nous apparaissent récursives donc sécurisantes, les pertes de nos productions et les pertes de nature dues à nos productions, les pertes de territoires, toutes les pertes de temps et donc nos relations nous apparaissent insécurisantes parce qu’il nous manque à construire de nouvelles capacités d’appropriation, de compréhension, de rêve et d’actions. Il s’agit de donner aux restes que nous vivons le plein rénové d’une humanité nouvelle. Miguel 2002

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