Martin Miguel
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1990 "Martin Miguel artiste peintre" (Paule Stoppa)

MARTIN MIGUEL ARTISTE PEINTRE

(ALIAS N°2 Juillet août 1990)

Sa porte s’ouvre sur l’appartement de cinq pièces qu’avec sa femme, et maintenant ses trois enfants, il occupe à l’Olivaie, depuis plus de quinze ans. Aux murs, des oeuvres de Maccaferri, de Charvolen, ses amis et partenaires du groupe 70. Des « Bribes » de son autre critique d’art d’ami, R. Monticelli, jalonnent, soigneusement encadrées par ses soins, les murs blancs du corridor.

Dans la salle de séjour, il y a ses dernières oeuvres à lui, parties prenantes du mur où leur béton et leur couleur s’insèrent, ou bien, posées au sol, fenêtres hors cadres, en rupture de fenêtres. Depuis la table où l’on boit le café, on aperçoit le clocher de l’église de La Trinité, l ’horloge, les arbres des jardins d’un quartier au charme encore un peu rural, on voit le balcon où s’entassent, dans le merveilleux et hétéroclite bric-à-brac d’un (presque) atelier de peintre, des seaux remplis de sable, de chaux, de couleurs, de pinceaux, des matériaux frustes, et des matériaux rares : c’est l’annexe domestique d’un autre atelier, plus éloigné.

Martin Miguel parle, avec rigueur et passion, de son parcours, de son travail. C’est un théoricien. C’est un poète. Plus de 20 ans de pratique picturale : il faut bien cela pour comprendre, et se comprendre. Il faut plus encore pour être compris. Martin Miguel le sait, bien qu’il ait exposé mainte fois, seul, de 76 à 89, avec le groupe 70 (dont il fut fondateur avec Charvolen, Maccaferri, Isnard, Chacallis), de 71 à 89 bien qu’il ait participé, entre 69 et 90, à une bonne vingtaine de biennales, d’interventions, de rencontres nationales et internationales à Saint-Paul aussi, chez De La Salle, à Nice, chez Ferrero... Bien que sa bibliographie soit impressionnante.

Vingt-deux ans de pratique artistique. Mais il faut plus encore pour être compris. Martin Miguel le sait. Il continue : la concession n’est pas de son fait, non plus que l’ambition marchande... Tortueux fut son parcours, avant d’aboutir à la porte jusqu’alors dérobée de la création (et dérobée, ne l’est-elle pas souvent ? Par moments seulement, ouverte ?). Né d’un père andalou, d’une mère bordelaise, rue de la Terrasse, à Nice, il abandonne tôt des études qu’à plusieurs reprises il tente de poursuivre. On le renvoie, il revient, on le renvoie. A 15 ans, son père, peintre en bâtiment, l’embauche. Dure expérience, qu’il délaisse, pour un temps, car au hasard d’un flipper, il entend parler du concours d’entrée aux Arts décora tifs : il le passe, il est reçu. Trois ans plus tard, à la suite d’une grève de protestation contre le renvoi de son ami Maccaferri, il échoue au C.A.F.A.S., avec son autre ami Charvolen. La peinture en bâtiment le reprend. Puis le service militaire dont le temps s’achève en septembre 1968.

Le peintre Dolla l’accueille, ainsi que Maccaferri, dans la mansarde qu’il habitait alors. Il rencontre Alocco, Ben, Monticelli. En 68-69, chez De LaSalle, les oeuvres d’Arman, Raysse, Klein, Malaval, le marquent. Avant, il y avait eu, du côté de la rue Tonduti-de-I’Escarene, un « hall des remises en question de la peinture ». Car, si le bâtiment va, comme il peut, pour vivre, la peinture va aussi, et les tours et détours réflexifs qu’il partage avec ses compagnons de toujours, Charvolen, Maccaferri, auxquels se joignent Isnard et Chacallis, débouchent, en février 70, sur la fondation du groupe 70. Aujourd’hui, et leurs oeuvres en témoignent, les trois premiers continuent la réflexion d’alors sur la pratique de la peinture. Comment, le cadre, le châssis ôtés, la « fenêtre », désormais impuissants à traduire notre univers, un univers, une société où l’espace est exploré, la communication exacerbée, l’être éparpillé, le temps, l’espace parcellisés, comment inventer une image qui, sans perdre de vue le modèle, ne se borne plus à lui ressembler ? Comment créer, par exemple, du volume avec la couleur ? « J’ai, dit Martin Miguel, pris le tableau, la fenêtre prédéfinie, découpé un rond, l’ai mis en face du tableau. De ces deux objets complémentaires, un espace mental est né ! J’ai cassé le tableau traditionnel... Plus tard, il n’y a aura plus ni haut, ni bas, ni droite, ni gauche...C’est comme ces « bribes » de Raphaël, ces rubans de machine à écrire où s’incrustent des lettres colorées qui sont collées sur de la couleur, qui neutralisent la page blanche, qui symbolisent l’envahissement de l’écriture : un texte qui est présence de son absence, où le signe est travaillé, au-delà de la lettre, un lieu entre le dit et non-dit, une arche qui ouvre...sur la mer ? ». Peindre, ouvrir des arches sur... quand on en réchappe, c’est élaborer des rapports nouveaux entre le matériau, la surface, le volume, la couleur. Et pour y parvenir, cultiver « l’écart », qui passe par le bannissement des modèles, qui suppose l’invention d’une autre pratique, à partir d’un modèle qui n’est plus passif. D’une pratique qui, elle-même, transforme le regard qu’on pose. Une pratique qui donne à voir. « En 70-73, Martin Miguel présente des constructions de parallélépipèdes semblables, alternant trois couleurs arbitraires, écrit Marcel Alocco dans le catalogue de la 88 Biennale de Paris (1973), chaque couleur différenciant le volume du volume accolé... L’une des couleurs en jeu est celle du matériau lui-même. Le matériau devient donc différence d’inscription dans l’ensemble" de la pièce. »... Plus tard, en 76-77, le parallélépipède en bois ou polystyrène est tenu par la main gauche... « Il se déplace et guide la brosse que tient la main droite, qui inscrit sa trace sur le support et sur l’objet »... (1). Support, modèle, couleur, mouvements des bras, intervention du corps (devenu outil, par exemple, en même temps que force guidante) concourent à créer un espace plastique, un lieu où une image est en train de se faire en se déployant, en se construisant.

Martin Miguel, constructeur exigeant, travaille depuis quatre ans aujourd’hui, le béton ; « J’aime le béton, écrit-il, non pas en tant qu’objet fini que comme mise en œuvre. Il est évident que je ne lui porte pas le regard du maçon, ou du peintre en bâtiment, ou du passant, mais le regard que construit une pratique de 20 années qui transforme pleinement des savoir-faire : celui du maçon, celui du peintre en bâtiment, celui de l’artiste et en cela, je me réconcilie avec l’objet fini, parce qu’il devient le lieu où s’accroche, s’engouffre, se poétise ce que l’on porte de nos rapports Quotidiens : notre bâti ».

Un constructeur exigeant, car ses œuvres réclament de l’oeil, notre œil, qu’il se défasse des modèles connus qui ont façonné son regard. Alors, on entre dans une autre perception, qui n’est plus contemplation, mais investigation intelligente et active... Sur le mur de la salle, il y a une fenêtre de béton, et « tout se focalise sur l’extérieur de cette fenêtre, dit Martin Miguel, cette fenêtre s’ouvre sur sa fermeture. J’ai construit l’enveloppe, j’ai coulé le béton, la couleur... Oui, c’est un piège à couleur... ». Degas disait des jeunes cubistes : « Ces jeunes gens veulent faire quelque chose de plus difficile que la peinture ». N’est-ce pas, Martin Miguel - et bien que votre démarche, par ses multiples aspects (le corps comme outil, la couleur comme signe et non comme l’expression d’un état émotif, ou comme ornement, etc.) - aille à l’inverse de la leur, n’est-ce pas, Martin Miguel, votre propos ? Vous emparer de l’immédiate réalité du monde, dans sa savante complexité. Pour nous l’offrir.

Paule STOPPA

(1) Raphaël Monticelli : « Martin Miguel »

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