Martin Miguel
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2002 "Balises pour une piste" (Alain Freixe)

Balises pour une piste

Pour Martin Miguel,

Balise 1

"Il suffirait de rien Mais rien ne suffira" Pierre Reverdy

Balise 2

Le noir de suie dit les cendres qui disent l’ancien bois et le feu. Cela qui reste. Accroché aux vieux murs du foyer.

Balise 3

Le noir, chez Martin Miguel, c’est encore du vide accroché à de la matière grise.

Balise 4

Peindre, pour Martin Miguel, ce n’est jamais couvrir une surface nue mais mettre à nu un vide. Pas recouvrir mais découvrir. Que la couleur fasse le vide. Evide. Sculpte par défaut. Que le noir clame sa santé. Ses fontes vives. Dans le printemps. Son énergie aux cent visages.

Balise 5

Les nouveaux bétons de Martin Miguel sont invention de cargneules. Roches ruiniformes que l’on appelle parfois "demoiselles". On y marche comme sur des crânes. Ceux de la terre.

Balise 6

"Le vide est partout, le vide s’est mis où il y avait Dieu" disait Mallarmé. Quand le ciel est vide, le papier (Poésie), la toile, le béton aussi bien (Peinture) cesse d’être un support. On y tombe. Mots ou couleurs y sont précipités. Ils trouent. Et passent.

Balise 7

Dans l’échancré du noir, je vois rayonner un "non" ! Un refus de tous les masques, les rôles et tout ce qui va avec ce que la comédie sociale a parfois de pitoyable. La couleur enfuie. Son torrent. Cette lave qui a coulé, coupé. A érodé ce masque qu’on nous applique fait de notions sans vie, d’effigies, de bêtise.

Balise 8

La percée. Le vide. Le trou d’air. La montée du souffle a besoin du vide. Contre le monde distant, la structure imposée, le vide est force de vie. Moins résultat que processus, le vide ronge. Il est élan prolongé, percement d’un tunnel vers la lumière. Accroc dans la trame et syncope dans le rythme, ces clairières dans le béton, leur éclaircie est force active. Présence. C’est cet écart qui jusque dans la boiterie - À côté du chancellement - assure à la marche son avancée. Son pas en avant. Equilibre fragile : la même force nous jette à côté et nous garde debout. Force qui dans le même temps nous tire vers le bas - S’ensable - et vers le haut - fait jaillir -. Respiration même de la marche.

Balise 9

Parce que comme le disait Ersnt Bloch "l’infime, c’est ce qui fait sens", le plus émouvant, c’est peut-être moins le trou noir que, alentour, les "plaies noires", ces traces. Et je ne dis rien de l’auréole grise qu’on voit sans voir. Comme une faille possible, un décalage. Un effet d’invisible, d’un invisible que l’art révélerait moins qu’il ne le contiendrait, le retiendrait comme s’il avait à œuvrer de l’intérieur. Une aura.

Balise 10

Le noir, moteur du regard.

Balise 11

Rien ne me choque dans cet abandon des couleurs, chez Martin Miguel. Souvent, j’ai vu les églises romanes de mon Roussillon natal m’émouvoir de tout leur appareil, rythme des pierres assemblées…si simple. Si nu. Je ne me suis jamais demandé où étaient passé leurs couleurs que je savais avoir été vives, hier. Je ne me lasse pas de cette lumière romane, auréolée de silence, accrochée aux schistes noirs dont vibre le bâti. Balise 12

Ces questions qui ont peut-être été celles de Martin Miguel : comment montrer un vide ? Comment faire de cet acte une forme qui nous regarde ? Balise 13

"Je sors par les yeux" André Du Bouchet

Balise 14

La couleur, ce tas de "matière noire", devient outil de l’œuvre. Couleur qui sculpte, creuse, burine. Et c’est comme en accéléré, ce travail d’érosion de toute géographie, écriture de la terre sur la terre. Matières expulsées, la "noire" s’accroche à la "grise" lors du décoffrage. Perte et reste. Si ce n’est sur les bords. Ces dépôts noirs. Aspérités alluvionnaires. Nids d’abeilles. Au bourdonnement vivace.

Balise 15

Les œuvres de Martin Miguel donnent peut-être moins à voir un manque qu’à voir vibrer et rayonner encore le passage de la crue colorée. L’idée de retrait - ce qui est tiré en arrière - me paraît à discuter. Max Charvolen effectivement retire : se penche sur et arrache, tirant vers soi les peaux amassées. Si le décoffrage que pratique Martin Miguel est le fait d’un arrachement, il est aussi retournement et redressement, surrection comme d’un "pan de mur pantelant de plaie(s) noire(s)" comme il l’écrit très justement dans le précédent numéro de Tôle ondulée. Moins retrait que poussée avant, expulsion. Aspiration vers le bas. Envolée vers le haut. De cela qui ayant pénétré, reste dans la matrice, ce jus noir qui va informer la pièce, l’ensemencer tandis qu’elle retient et fixe sur ses bords la coulée.

Balise 16

J’offrirais volontiers cette pensée de Braque à Martin Miguel : "Cézanne a bâti, il n’a pas construit : la construction suppose un remplissage". Je crois qu’en effet Martin Miguel ne remplis (coffrage) que pour vider (décoffrage), qu’il est bien par là du côté du bâti plus que du construit. Avec la construction, le remplissage, on va vers l’étouffement, l’asphyxie. C’est bien cet état du monde qui nous met sous narcose. D’où viendrait l’air s’il n’y avait l’art ? Les artistes savent faire naître le vent. Maintenir la place vide. Place de ces échancrures qui attendent charnière. Lieu d’affrontement des masses d’air antagonistes, liberté des souffles.

Balise 17

M’émeut, chez Martin Miguel, cette marche dans la nuit, ce peu de voix amies autour, avec pour seul recours entendre son propre pas. C’est cela son irréconciliation avec le monde, sa rage et sa violence sans venin, comme j’ai pu l’écrire dans le Basilic N°11, eaux de cette blessure originaire dont Jean Genet disait : "Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde."

Balise 18

"Je descends dans les tourbillons. Et remonte avec les remous. J’obéis au mouvement de l’eau, non à ma propre volonté. C’est ainsi que j’arrive à nager si aisément dans l’eau." Cette pensée de Tchouang-Tseu, je la dois à Martin Miguel qui dans son texte , "La construction est le résultat d’un retrait" (Tôle ondulée, N° ),nous demande de l’imaginer, après avoir confié au temps-alchimiste "matière noire" et "matière grise", en train de "(jouer) aux cartes, faire du vélo, lire, dormir, rêver à l’amour, etc…". Je lui retourne cette confiance dans les matières, leur différentiel, "leur différente mue minérale", leur sourd travail d’amour, "secrète osmose", à laquelle il s’en remet.

Balise 19

"Au cœur de l’évidence, il y a le vide" disait Edmond Jabès. Je me souviens d’un mot que j’avais envoyé à Martin Miguel et dans lequel je lui proposais le terme d’"évidant", mot que j’avais dû rencontrer au détour d’une page de Didi-Huberman. Evidant pour dire un processus de creusement. Celui de l’œuvre en elle-même. Celui de l’œuvre en moi. Ce trou du noir qui rentre en nous. Quand ça vient trop fort. Trop dedans. Ce trou qui entre et écarte à l’intérieur. Coup de scie de ces nouvelles pièces.

Balise 20

Noir(s) de Martin Miguel pareils à des coups. Ceux savants de qui boxe contre tout ce qu’il y a de mort dans le monde.

Balise 21

"Mettre l’intérieur en mouvement", Novalis disait cela de la poésie. Je le dirais des œuvres de Martin Miguel. Elles ouvrent des yeux en nous. L’inclinaison de notre regard ne dépend que de notre déchirure. Aviver sa pente quoi de plus nécessaire aujourd’hui ? Non, certes, pour aller plus vite puisqu’il ne s’agit pas d’arriver quelque part mais pour aller tout simplement. À son rythme. Au plus près de soi. De sa propre vie. De son propre tracé. Sur la paroi du vivre.

Alain Freixe (2002)

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