Martin Miguel
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1996 "Miguel à l’espace vallès de St Martin d’Hères" (Jean-Pierre Chambon)

Miguel

Le sens originel de la pratique artistique de Martin Miguel pourrait être révélé dans l’éclair d’un raccourci biographique : il a eu vingt ans à Nice à la fin des années soixante et son père était peintre en bâtiment. A cette époque, Nice est le lieu d’un formidable mouvement de renouveau artistique, commencé avec Les Nouveaux Réalistes, et dont la peinture est le foyer ardent. Miguel va s’y lancer à corps perdu, en compagnie de quatre amis avec lesquels il crée le Groupe 70, dernière génération d’un foisonnement de créateurs qui forme désormais, dans l ’histoire de l’art, « L’Ecole de Nice ». Parallèle à celui de Support/Surface, autre composante du mouvement niçois, qu’initia le peintre Claude Viallat, le Groupe 70, tout en explorant aussi la matérialité même de la peinture, interroge l’histoire de l’image, la question de la représentation. Miguel, qui, tout jeune, a travaillé un moment avec son père comme peintre en bâtiment, a retiré de cette expérience l’approche d’autres techniques et d’autres matériaux que ceux traditionnels de l’art. Sans doute aussi son esprit de rigueur et sa hardiesse d’explorateur, de défricheur, par lesquels se caractérise sa démarche en ont-ils été, incidemment, renforcés. Son travail tire sa force de sa brutalité, de sa sincérité assurément, de l’absence de concession faite à l’aspect formel, à l’esthétisme. L’admiration qu’il voue à Yves Klein l’a conduit à s’intéresser à des questionnements ouverts par le bouillonnant inventeur du monochrome et des « anthropométries ». Des travaux comme « l’espace mental », imaginé entre deux formes colorées issues du même élément, ou « les dessous de la peinture », dévoilant les strates de monochromes, puisent leur énergie à cette source. Dans la suite de ses travaux, Miguel a expérimenté la peinture à deux mains (peinture avec deux outils dont l’un, un parallélépipède, est aussi, simultanément avec la toile, lieu d’inscription), les essuyages (un objet dur est peint et essuyé plusieurs fois, les couleurs étant chaque fois changées, et la toile enfin déployée) et les enrobages (le modèle est recouvert de papier morcelé, la couleur y est déposée en fonction du rapport familier avec l’objet, puis le support est mis à plat). Le béton qu’il utilise à présent s’inscrit dans la continuité de son interrogation sur la matérialité de la peinture, sur la fabrication de l’œuvre, sur l’inscription de la couleur. La couleur, Miguel la coule comme le béton, avec lui. Ainsi la peinture se construit en même temps que l’objet qu’elle devient plus qu’elle ne colore. Elle prend dans la masse, elle acquiert une épaisseur qui correspond à celle des murs que figure le béton. Elle tient avec la matière qui durcifie sous l’étreinte du coffrage. Ainsi naissent ces pans de murs erratiques, ces montants fracturés de portes ou de fenêtres, ces fragments d’architecture, ces esquisses brisées d’encadrements hantés par l’appel du vide, par le grouillement intempestif du dehors, et par le fantôme du tableau.

JEAN-PIERRE CHAMBON

Périphériques N°18 (journal bimestriel de la culture à Saint-Martin-d’Hères) mai 1996

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