Martin Miguel
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"Villes, passages sombres du temps"

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Composé de 7 livres (Rues, Impasses, Cours, Traverses, Montées, Descentes, Chemins) textes gravés sur une page de bois (frêne) articulée à une page de béton, bois, peintures. 2 exemplaires 2000
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Villes, Passages sombres du temps

 

 

 

Chemins

 

 

 

1

 

Nos mains sèment des mies de pain que nos pas noient dans la boue des chemins. Au pied du Château, avant les grands arbres, l'absence des oiseaux n'étonne jamais que les misérables !

 

2

 

Les paroles des hommes s'encrouent dans les chemins. Le temps est à la pluie, la terre à la boue. Les rives n'étouffent plus les cris de l'eau que déchire la haine. Ce sont des murs qui volent dans le coffre du ciel bas. Il résiste. Encore.

 

3

 

Quand s'allument les lampes, dans les feuilles mortes, c’est qu’il fait tout à fait noir. Et l'on ne sait plus alors quelle lumière s’est resserrée dans la boule de l'ampoule.  Quel est ce jaune qui persiste sur le chemin.

 

 

 

Rues

 

 

1

 

Rue de l'Enfer : je vois marcher des ombres qui me ressemblent. Les lampes filent bas. C'est à peine si quelques lueurs tournent le dernier mur.

 

2

 

La rivière qui traverse ma ville, à deux pas de la rue de l'Enfer, s'appelle "la Basse". Plus bas, vois-tu, c'est toujours l'eau, cette santé des neiges.

 

3

 

Les villes ont des labours si aveuglants que la lumière s'enterre en des tavernes d'ombre d'où toute nuit a fui. Au long des rues, les vitres vissent l'écrou des yeux jusqu'au mirage, histoire de croire encore au jour. Quand le soleil revient.

 

 

 

 

Impasses

 

 

1

 

Gare routière, la douleur est aussi morte qu'un coquillage sur les grèves du cœur. J’abandonne la chair à ses cartons. L’homme à ses cagettes. Pieds ahuris de froid. C’est là que tout finit.

 

2

 

Les rideaux des fenêtres se déchirent de trop de mots.  La vitre claque sur la nuit. Le verre est embué de vapeurs inutiles. Raides et inertes. La défaite ne fait pas un pli.

 

3

 

Fait-il vraiment si sombre que même pour nos paroles, nos couleurs, il n’y ait plus aucun temps ? ou alors si déjanté que poursuivre tient du funambule.

Par où passer ? Y a-t-il une issue, ici ? Maçonnés de silence, des dos s’effacent. Dans les coins.

 

 

 

 

Cours

 

 

1

 

Les goélands. La nuit.  Entre eux, le silence comme une épine d’insomnie.  Sont la respiration du ciel. Elle est blanche. Il est hagard . Des traces de sommeil flottent autour du drapeau qui bat.  Entre deux passages de martinets, l’aube déjà dans la cour s’agite.  On mourra de soif encore sous le porche aux détritus.

 

2

 

Bientôt nous n'en pourrons plus de cet hiver. Dans la cour. Il traîne ses torrents, grands dormeurs quand le gel les accable . Nous ne pourrons que croire contre tout espoir que les glaces bercent derrière leurs vitres l'eau claire de l'autre saison.

 

3

 

Je connais ce ciel. Il s’éboule entre les façades. Orages d’été sur chaleurs qui crépitent, il plombe la cour de blocs d’air sous les poussières. Et ceux-là, secs comme des promesses, les rendent folles, deux fois comme les torrents de l’Aygue Blanche dont les pierres, là-haut, attendent..

 

 

 

 

Montées

 

 

1

 

Et alors ? Un crépuscule embrumé ne fera jamais terre ! Que reste-t-il quand l'air essaime les  mouches ? Le trou de la bouche d'où sort un vent sans couleur ? Quand s'effondrent les lèvres, un silence fait tache. Sur le champ de neige de cet hiver, l'oiseau abattu portait-il vraiment la promesse des fleurs ?

 

2

 

C ‘était en novembre.  Près de l’église.  En haut des escaliers.  J’étais l’innocence noire du mur. Sous la pluie.  Buté dans les ruines de mon silence.  Quand se sont effondrées les vieilles loques de l’homme comme se plie la nuit.  Ce vrac dans l’angle mort de la Providence.

 

3

 

La main, quand je monte, je la porte à mes yeux. Comme les mots contre le ciel qui fuit derrière les nuages. Leur chimie. Pour croire que tout est là. À m’attendre. Et que derrière mon vertige, tout se tient. Suspendu dans la lumière. Sans moi.

 

 

Descentes

 

 

1

 

...Seulement d'épouser ce qui brille dans cette pente. Ce vide qu'il enseigne.

 

2

 

Que vois-tu de la ville-méduse ? Nous descendons vers son regard. Est-ce nuit sur la peau ou feu d’encre dans l’œil que laissent ses flammèches ? Es-tu voué aux pierres ou aux couteaux ? L’été, passent les aiguiseurs.

 

 3

 

Verrons-nous longtemps encore les pailles noires de l'horreur descendre de toute leur suie jusqu’à la mer ? Sur les tessons vert bouteille, des ombres. Comme un  rêve de mur. De fenêtres. Une ralenti d’espace.

Et l’heure tombée à pic. Qui appelle.

 

 

 

Traverses

 

 

1

 

Et dans le repli des terres, là où passent les nuages, du bleu s’attarde pourtant. Le vent est nul. C'est à peine si le cœur s'incline sur les feuilles mortes quand la colère est à l'automne. À peine s’il s’y accoude.

 

2

 

Le coude ? Mais le poing, lanterne aveugle dans les cendres, quelle main saura le dénuder jusqu'à ce que reprenne feu l'argile de la paume ?

 

3

 

Comment ne pas être émus par les derniers feux qui embrasent un monde où le soir n'en finit pas de tomber, même si ceux qui les allument - avec qui nous nous perdons - ne voient ni les flammes, ni ce qu'elles éclairent ? Adossés aux derniers cris, nous attendrons la nuit. Sous la langue, déjà, sa saveur.

 

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