Martin Miguel
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"Cinq petits pans de mur de couleur"

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Série de textes manuscrits à l’encre noire sur cinq carreaux de béton gris et couleurs (9 exemplaires) éditions le Cairn 1996

Cinq petits pans de mur Pour Martin Miguel

I Mes doigts se sont ouverts à l’ombre des rues chargées de tous les âges du monde murs murs bruine de mots éclaboussant de sens brûlant de tout ce qui né d’avant les mots s’impose à nos sens navires du temps au bitume de leur coque s’accrochent des rostres sur leurs mâts de pierres sont clos les souvenirs d’arbres bavards et tout ce qui pouvait suggérer la fluidité jusqu’aux filets de la voix s’est figé en roc sous l’oeil de Gorgone depuis nos millénaires immédiats sans cesse chuchote cette constante naissance des âges anciens suaire minéral où vient s’imprimer à jamais la voix qui se fera Dodone

II Mes doigts se sont ouverts à l’ombre des villes paquebots aux cales bitumées glissant sur des temps aux profondeurs de corail dont les anfractuosités secrètes pullulent de vies plus minuscules que les moindres parcelles de l’eau au point qu’elles se font de chaque molécule de sodium un iceberg menaçant ou l’un de ces astéroïdes dont nous redoutons déjà l’existence pour nos navigateurs à venir c’est la profondeur du ciel qui donne sa teinte à ces hauteurs humides et mouvantes où -ramures à des vents d’eau- fluctuent les cheveux des sirènes dont la voix ne fait que nous fuir et notre frustration sordidement se fiance au plaisir facile et vain d’être toujours vivants de ne l’avoir goûtée III Mes doigts ouverts à l’ombre des rues fouillent je rêve des creux odorants des vies essentielles remplis de syllabes aussitôt tues que proférées il n’en reste d’écho que dans ma lascive mémoire sang des mots brûlant de tout ce qui a pu précéder les mots pour s’imposer à nos sens navires sur le temps glissant leur fond bitumé cache à nos yeux les passés qu’il protège ou dont il nous protège vainement ce grand masque mort sur la mémoire des villes est le bouillon où se sont lentement liquéfiées et épaissies des myriades de vies élémentaires nous finissons toujours par savoir que leur grouillement bruit

IV Mes doigts jouent pénètrent timidement l’aube s’allient les profondeurs inverses dans des étagements variables et tandis que de longues mélodies inouïes à peine suggérées en chants possibles s’élèvent de proche en proche construisent ces sphères musicales concentriques au fond des grottes au ventre de Capri ouvertes sur des espaces étoilés au creux des météores géants suivant au delà des temps géologiques des courses qui ne cesseront que lorsque la dernière respiration resucera l’univers sa pointe sera si dense qu’elle ne pourra qu’impulser à nouveau une autre éternité l’aube donne son intimité musicale la vague la ressasse tendresse d’une caresse et d’une jouissance sans cesse et sans accoutumance

V Mes doigts ouverts donnent l’empan des ombres que parcourent mes pas leur mesure est caresse des rues grouillant d’amours trop vite éteintes d’étreintes trop tôt dénouées de joies suspendues par quelque lueur trop vive elle rend aux objets leur stature que l’ombre amplifiait et leurs contours qu’elle estompait de rêves s’effilochant parmi les bruits disparates et présomptueux de rires courts de souffles entravés de regards vagues navires du temps dans le grand bouillon de la mort nos rêves de vie s’enlisent s’engluent et malgré le pouvoir de nos ailes nos corps restent collés à ces sols trop gluants

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